2 K pour un trône (3ème partie). On prend les mêmes…

Et on recommence. Plus de six mois après la 48ème partie et l’annulation du premier match, Anatoli Karpov et Garri Kasparov se retrouve devant l’échiquier à Moscou pour se départager dans un championnat du monde qui cette fois sera achevé. C’est donc le 3 septembre 1985 que les deux hommes se serrent la main dans la salle Tchaïkovski. Le récital peut commencer.

La préparation.

Dans la deuxième partie, j’avais expliqué quelle ambiance entourait désormais ce deuxième match. Karpov et Kasparov se détestent purement et simplement et se limitent à la bienséance basique : la poignée de mains.

Les déclarations réciproques n’ont rien fait pour abaisser la tension : Kasparov s’estime lésé et Karpov aussi (parce qu’il menait 5-3 avant l’interruption). Dans une interview accordée à Libération, Karpov est particulièrement offensif. S’il estime que l’annulation du match a été stupide, il réserve ses plus gros coups à Kasparov, lui reprochant de manipuler l’opinion. Quant au challenger, il multiplie aussi les déclarations et se sait déjà le vainqueur des cœurs des échéphiles : le talent, le jeu mais en plus le rôle de la victime.

Entre le mois de février et le mois de septembre, les deux joueurs ne sont pas restés inactifs. Karpov a commencé par récupérer avant de revenir devant l’échiquier. Son retour s’effectue à Amsterdam, au tournoi OHRA en juillet. Karpov s’impose avec 7/10 (4 victoires et 6 nulles) devant l’enfant du pays, le meilleur joueur occidental Jan Timman.

Kasparov a multiplié les déclarations, contre le vice-président ouest-allemand de la FIDE et contre l’arbitre Gligoric. Mais c’est dans les deux pays des deux responsables cités que le challenger décide de s’ouvrir : à Belgrade, il affronte le solide grand-maître, le suédois Ulf Andersson. Le score est sans appel, 4-2 (2 victoires et 4 nulles) pour le Soviétique. Peu après, c’est au tour du grand-maître de la RFA Robert Hübner de subir la loi de Kasparov : sur six parties, ce dernier s’impose trois fois pour trois nulles (4,5 à 1,5). Toujours au mois de mai, Kasparov apparaît à la télé allemande : il livre une simultanée en exhibition contre l’équipe de Hambourg ; ce sera sa spécialité ultérieure mais une simultanée contre 8 forts joueurs reste un exploit, Kasparov perd 4,5 à 3,5 contre les Hambourgeois. Puis c’est contre un ordinateur que Kasparov dispute quelques exhibitions. D’ailleurs, la firme Fidelity lui fait signer un contrat où Kasparov donne son nom à une gamme d’ordinateurs.

Comme les deux joueurs voulaient en découdre chez eux, ils ont refusé les propositions d’organiser le match hors de l’URSS. Ainsi, le Marseille de Gaston Defferre a été recalé. Mais d’autre part, on a changé les arbitres, qui ont été critiqués par Kasparov. La rencontre peut enfin commencer. On attend un match grandiose car c’est un véritable règlement de comptes sur 24 parties maximum (le premier qui gagne 6 parties avant cette limite devient champion du monde). Karpov a un léger avantage car en cas d’égalité, il conserve son titre.

3 septembre 1985. Kasparov et Karpov se serrent la main pour la première fois depuis 7 mois. Lambiance est tendue comme peut le montrer la photographie.

3 septembre 1985. Kasparov et Karpov se serrent la main pour la première fois depuis 7 mois. L'ambiance est tendue comme peut le montrer la photographie.

1ère phase. Parties 1-3. Kasparov frappe.

Contrairement à l’an passé, Kasparov a les Blancs dans les parties impaires (d’ailleurs dans tous les autres matches, c’est Karpov qui débute avec les Blancs, le hasard du tirage au sort). Il pousse le pion d2 en d4, Karpov répond Cg8-f6, Kasparov joue c2-c4, Karpov répond e7-e6 et Kasparov joue son Cavalier… b1 en c3. Moment-clé du match. Jamais Kasparov n’avait joué 3.Cc3 contre Karpov : il accepte le coup Fb4 et la défense Nimzovitch ou Nimzo-Indienne. La préparation théorique du challenger se fait déjà sentir. Deux coups plus tard, le natif de Bakou joue g2-g3 qui amène une variante qui ne correspond pas à son style.

Variante Kasparov Romanichine défense Nimzo-Indienne

Variante Kasparov Romanichine défense Nimzo-Indienne. Une variante surprise préparée par Kasparov pour ce match. Karpov ne s'y attendait pas et déjoue assez vite.

Elle est technique, moins dynamique mais Kasparov la maîtrise. Surpris, Karpov n’est pas à l’aise et se retrouve dans une position délicate au sortir de l’ouverture. La position se simplifie, les Dames s’échangent et Kasparov commet une imprécision difficile à déceler. Karpov a sa chance mais il ne la saisit pas : en effet, il aurait dû sacrifier la qualité (tour contre fou ou cavalier) pour équilibrer les chances. Karpov perd un pion, Kasparov pousse son avantage. La partie est ajournée mais le champion du monde ne la reprend pas en décidant d’abandonner. 1-0 Kasparov, c’est un coup de tonnerre qui résonne comme la 49ème partie. Quant à Karpov, il subit une troisième défaite consécutive, du jamais vu pour lui.

Dans la deuxième partie, Karpov est déterminé à revenir immédiatement : il pousse e2-e4 et Kasparov réplique par c7-c5, sa défense Sicilienne préférée. Très vite les deux joueurs s’engagent dans une variante qu’ils connaissent. Kasparov commet une erreur au 15ème coup dans une position embrouillée. Karpov ne l’exploite pas mais gagne la paire de fous contre tour et pion (ce qui est légèrement avantageux en théorie). Pourtant dans cette position complexe, c’est Kasparov qui s’en sort le mieux. Il prend l’ascendant mais en manque de temps, il manque un fort coup qui aurait pu lui donner un probable deuxième gain. La partie est ajournée, toujours à son avantage. Le challenger manque encore de précision, Karpov s’en sort en simplifiant la position. Après 65 coups d’une partie acharnée, la nullité est conclue.  Kasparov mène 1,5 à 0,5.

Après un début de match difficile, Karpov décide de prendre le premier de ses trois time-outs (report de la partie). La troisième partie se déroule sans histoire : Kasparov n’arrive pas à grand-chose dans l’ouverture mais il simplifie la position et la nulle est consentie au 20ème coup. Kasparov mène toujours : 2 à 1.

Deuxième phase : parties 4-10. Karpov prend l’ascendant.

Dans la partie 4, Karpov a les Blancs. Il rejoue la variante qui lui avait permis de gagner sa cinquième victoire l’année dernière. Kasparov tente d’améliorer son jeu en jouant plus agressivement. Karpov joue de manière précise et obtient un léger avantage. Il construit sa position sur la domination de la diagonale b1-h7, sans faire de bruit. Comme tout joueur d’attaque, il est difficile à Kasparov de défendre des positions où on a l’impression qu’il ne se passe pas grand-chose. Quelques petits coups imprécis accroissent l’avantage de Karpov : le roi noir se retrouve au centre, la tour blanche se réveille et la partie s’achève par une attaque contre le monarque noir par Karpov. Après 63 coups, Kasparov abandonne. Le score est paritaire : 2-2. Karpov a surmonté la crise.

Cinquième partie. Kasparov est jeune et fougueux. Il ne prend pas le time-out habituel après une défaite et a soif de revanche. L’ouverture (partie Espagnole) lui est favorable. Au vingtième coup, il pousse le pion en c5 et le challenger affaiblit sa position. Il n’en faut pas plus à Karpov pour équilibrer la partie et exploiter l’impatience de son adversaire. La position est techniquement perdue à l’ajournement. Kasparov préfère renoncer et prend enfin son time-out. Mais en deux parties Karpov a renversé la situation : 3-2.

Les matches sont souvent des duels théoriques sur un nombre d’ouvertures limité. La partie 6 illustre ce débat : on reprend la même variante que dans les parties 3 et 4. Karpov semble prendre l’avantage sous forme d’un pion mais on s’aperçoit que c’est Kasparov qui l’a sacrifié pour obtenir le jeu nécessaire pour annuler. La répétition des coups au 28ème amène une nulle logique. Comme de nombreuses parties vont le montrer, Kasparov n’hésite pas à sacrifier un pion pour accroître le dynamisme de ses pièces. Karpov : 3,5 Kasparov : 2,5.

C’est aussi le cas dans la septième où il a les Blancs. Il joue une variante rare contre la défense Nimzovitch de Karpov. Mais son jeu original donne des possibilités au challenger. Il propose un sacrifice de pion au 11ème coup que Karpov est inspiré de refuser. Kasparov poursuit son initiative et propose un autre sacrifice au 19ème. Karpov accepte cette fois mais son roi est exposé. Or, il apparaît que Kasparov n’a pas trouvé la bonne façon d’attaquer ce dernier. Karpov est en train de digérer le pion contre rien en retour. Mais le champion du monde est surpris par un sacrifice de qualité de Kasparov. Les lignes sont à nouveau ouvertes et suffisent pour que les Blancs réussissent l’échec perpétuel qui signifie la nulle. Une partie spectaculaire et Karpov mène par 4 à 3.

Huitième partie, une des plus techniques. Les deux joueurs s’engagent dans une ligne souvent jouée. Les Noirs égalisent mais Karpov maintient la pression. Kasparov sacrifie une fois encore un pion mais pour entrer dans une finale de tours nulle. Karpov insiste après l’ajournement mais quelques coups seulement. La nulle est signée au 49ème coup. Le champion du monde mène 4,5 à 3,5.

Dans la neuvième partie, Kasparov rejoue la partie espagnole avec les Blancs. La partie est curieuse : aucune pièce n’est échangée avant le 29ème coup. Mais après, la guerre de tranchées devient une guerre de mouvements. Mais dans les tranchées, Kasparov a certainement raté sa chance et Karpov repousse l’attaque en sacrifiant une pièce. Le manque de pions (l’infanterie) ne permet pas à Kasparov d’exploiter sa pièce supplémentaire. La partie est nulle au 53ème coup. Karpov mène toujours 5 à 4.

La dixième partie voit Karpov jouer à nouveau 1.e4 après trois parties débutées par 1.d4. Il semble qu’il veuille exploiter son avantage mais il n’est pas arrivé à le faire dans des ouvertures plus techniques. La même variante que la deuxième partie se reproduit ; Karpov change de ligne au douzième coup. Il menace d’enfermer la dame noire. Kasparov choisit de sacrifier un pion. La partie devient échevelée : Kasparov sacrifie plus tard la qualité pour obtenir la nulle par répétition de coups, d’une façon esthétique (pour un joueur d’Échecs évidemment !) au 37ème coup. Le public est conquis et réserve fréquemment de longs applaudissements aux deux joueurs.

10ème partie du match K vs K de 1985

10ème partie du match K vs K de 1985. Kasparov a joué Cf2+ et Karpov a répliqué par 35.Rg1. Il semble que les Noirs soient perdus à cause des menaces Ta8+ et Dxf7+ qui vont gagner le Cavalier mais Kasparov joue Ch3 + ! En effet, sur la prise du Cavalier, les Noirs donnent échec avec la Dame en c5 ou b6, gagnent la Tour a7 et ce sont eux qui ont l'avantage. Karpov doit jouer Rh1 et la partie est nulle après Cf2+

Troisième phase : parties 11 à 19. Kasparov assomme Karpov.

La rencontre reste serrée mais Karpov mène 5,5 points à 4,5. Kasparov doit gagner deux parties de plus que le champion du monde pour le détrôner. Les dernières parties ne l’ont pas vu en position de force mais son niveau de jeu s’est relevé, en repoussant les assauts de Karpov avec énergie et talent.

La onzième partie ne présage pourtant de rien. Kasparov joue une ouverture sans relief, Karpov égalise sans problème. Pour éviter d’avoir des difficultés plus graves, Kasparov avance son pion d isolé et provoque des échanges. Jusqu’au 22ème coup noir, terrible. Karpov commet une gaffe inexplicable. Kasparov la réfute sur-le-champ, Karpov doit abandonner au 25ème coup.

Position après le 22ème coup de la partie. Karpov a joué Tc8-d8 (au lieu de Td7-d8). Kasparov réfute cette erreur sur le champ : il joue 23.Dxd7 Txd7 24.Te8+ Rh7 25.Fe4+ et Karpov abandonne. En effet après 25...g6 Kasparov joue 26.Txd7 attaquant le Fou b7, le pion f7 et le Roi de surcroît.

Position après le 22ème coup de la partie. Karpov a joué Tc8-d8 (au lieu de Td7-d8). Kasparov réfute cette erreur sur le champ : il joue 23.Dxd7 Txd7 24.Te8+ Rh7 25.Fe4+ et Karpov abandonne. En effet après 25...g6 Kasparov joue 26.Txd7 attaquant le Fou b7, le pion f7 et le Roi de surcroît.

L’échange de la dame blanche contre les deux tours est suivi par le gain d’une autre pièce et d’un mat probable. Sur une erreur, Kasparov vient d’égaliser à 5,5 partout.

On ne le sait pas mais cette défaite traduit le début d’une phase critique du match, celle où Karpov flanche. Mais le champion du monde n’hésite pas à revenir à la charge. Il joue à nouveau e4 et Kasparov reprend la ligne qui lui avait pourtant coûté sa première défaite lors du premier match. Sauf qu’il a réservé une surprise au 8ème coup.

KK (12) Gambit Kasparov

Karpov n’ose pas affronter Kasparov dans les lignes aigues. La décision est sage : il devrait défier son adversaire qui est rompu à ces lignes et dans des positions qui lui sont davantage familières. Karpov n’insiste pas, rend le pion sacrifié et la nulle est conclue après 18 coups. Cette courte nulle déclenche alors le grand débat du match. Le gambit de Kasparov est-il correct ? Des dizaines d’analystes se penchent sur le problème, notamment en Yougoslavie où on cherche la réfutation pendant des heures et des heures.

Pendant ce temps, la treizième partie se joue sur la même variante que la première (on l’appellera la variante Kasparov-Romanichine, le premier pour l’avoir popularisé, le second pour l’avoir imaginé). Le challenger confiant sacrifie encore un pion après l’ouverture. Karpov ne peut le conserver longtemps car la pression est très forte. Et même après la restitution, sa position est difficile jusqu’à un excellent 19ème coup qui échange les dames et arrive à une position sans ressources : la partie est nulle au 24ème. Les débats sont courts en nombre de coups mais longs en temps de réflexion et intenses dans la qualité du jeu produit.

Karpov semble avoir passé sa dépression de la 11ème partie. Il rejoue la même variante que dans la douzième mais il n’est pas prêt à affronter le gambit. Son 6ème coup 6.g2-g4 n’est pas du tout pacifique. La partie prend un tour original : Karpov attaque mais une manœuvre défensive de dame de Kasparov lui permet de maintenir l’équilibre et la nulle au 32ème coup. On reste à 7-7 après 14 parties.

La quinzième est sans histoire. Kasparov joue e4 mais Karpov choisit la défense Petrov avec qui il avait pourtant perdu la 48ème du premier match. Cette fois il égalise relativement tranquillement et les deux joueurs se séparent sur un nouveau match nul après 22 coups.

Les deux joueurs en train de disputer la quinzième partie du match. Le calme avant la tempête.

Les deux joueurs en train de disputer la quinzième partie du match. Le calme avant la tempête.

Et voilà la partie du match. La seizième. Karpov a bien analysé le gambit de Kasparov. Ce dernier, qui connaît les risques encourus et les débats engendrés, n’hésite pas à le rejouer. Karpov a reçu les analyses yougoslaves mais Kasparov le surprend au 12ème coup. Karpov s’attendait à ce que Kasparov regagne le pion (après quoi il a l’avantage) mais celui-ci le sacrifie pour dominer toute la position. Confus, Karpov commet tout de suite une erreur et cherche à tout prix à s’accrocher au matériel. Après 20 coups, la position blanche est tout simplement catastrophique. Kasparov manie le ciseau et la hache avec dextérité. La tête sous l’eau, Karpov sacrifie la dame et ouvre son roque. L’exécution finale est brillante. Un coup avant le mat, au 40ème, Karpov abandonne. La foule exulte et scande « Garri ! Garri ! ». Il y a des défaites qui valent plus d’un point et le champion du monde (mené 7,5 à 8,5) en fait l’amère expérience.

http://www.dailymotion.com/videoxb7uzd

Dans la dix-septième, Karpov tente de réagir. Il joue un 9ème coup qui aurait mérité un meilleur sort. Kasparov doit accepter des pions triplés. Karpov, en manque de confiance, manque une suite qui aurait pu poser bien des problèmes aux Blancs. La nulle est décrétée au 29ème coup. Sentant le danger, Kasparov décide de prendre un temps mort.

Le match a commencé depuis un mois et demi. Karpov doit trouver des solutions. Il joue à nouveau e4. Kasparov jouera-t-il une troisième fois son gambit ? Non. Il revient dans les schémas qu’il pratique plus souvent. Karpov n’obtient rien en tout cas, n’a pas envie de s’engager plus loin dans une position où tout pouvait se jouer. Au 23ème coup, il propose nulle à Kasparov qui accepte. Le champion du monde semble plutôt déprimé.

Dix-neuvième partie. Karpov semble avoir assez du système que Kasparov joue contre sa Nimzovitch préférée, malgré une bonne 17ème partie. Il tente une suite inhabituelle : 4…Ce4 6.Cc6 pas vraiment dans le style karpovien. D’ailleurs, Karpov se décontenance tout seul : au 13ème coup, on peut déjà dire que Kasparov a gagné la partie même si rien n’est encore officiellement joué. La position de Karpov s’effrite coup après coup ; le champion refuse l’évidence et continue sans doute au-delà du raisonnable. Le contentieux se prolonge même dans la défaite. L’ajournement arrive : Kasparov doit mettre son coup sous enveloppe mais comme pour humilier Karpov qui a trop insisté, il lui montre le coup qu’il scelle (un coup sous enveloppe est un coup secret qui est mis dans une enveloppe. Celle-ci est ouverte à la reprise de la partie et l’adversaire découvre alors que le coup joué, qu’il a dû deviner).

Dans cette position perdue (les Noirs perdent au moins la qualité), Kasparov doit jouer son 42ème coup sous enveloppe. Mais pour mieux enfoncer le clou contre un adversaire qui a inutilement insisté, il lui montre le coup qu'il joue.

Dans cette position perdue (les Noirs perdent au moins la qualité), Kasparov doit jouer son 42ème coup sous enveloppe. Mais pour mieux enfoncer le clou contre un adversaire qui a inutilement insisté, il lui montre le coup qu'il joue.

Cela suffit à Karpov qui abandonne. La foule moscovite, connaisseuse et maintenant dissipée dans les premiers mois de Gorbatchev, s’agite et acclame une nouvelle fois son favori. Kasparov a fait le break : 10,5 à 8,5. Karpov n’a pas gagné une seule fois en 14 parties contre trois succès à Kasparov. Moins endurant, Karpov ne paraît plus tenir la distance.

Quatrième phase. Parties 20 à 23. Le sursaut de Karpov.

Surclassé dans la préparation des ouvertures, Karpov n’a plus trop le choix. Contraint de gagner deux parties sur les cinq restantes (sans défaite), le champion du monde choisit une autre ligne avec les Blancs, celle de la variante d’échange du gambit de la dame (qui a été un thème majeur de la confrontation des deux joueurs lors du match jubilé de Valence). Son objectif : gagner en poussant Kasparov à la faute en lui imprimant une défense longue et épuisante même si les chances de gain sont nulles ou presque. Cette stratégie de match est employée dans la partie 20. Karpov n’arrive à rien mais continue. Kasparov est confiant et montre le coup inscrit sous enveloppe au public. L’arrogance encore disent ses détracteurs mais une réponse à une nouvelle insistance de Karpov dans une finale de fous ingagnable : au 83ème coup la partie est nulle. Karpov perd une nouvelle chance avec les Blancs. Kasparov mène 11-9.

Avec les Noirs il lui faut résister. Une défaite le placerait au bord du précipice avec un pied et quatre orteils dans le vide. Kasparov emploie à son tour la variante de la partie précédente avec les Blancs. Il arrive à développer l’initiative en profitant de l’hésitation de Karpov. Mais le challenger manque une occasion d’avoir un avantage presque décisif au 40ème coup. La partie est ajournée et Kasparov, qui a encore l’avantage, accorde rapidement la nulle. Il a expliqué plus tard qu’il avait remarqué, sur l’échiquier, une erreur dans les analyses nocturnes et qu’il a perdu confiance en elles, se contentant d’annuler. Malgré ce résultat décevant, Kasparov se rapproche du titre (11,5 à 9,5).

Partie 22. Il est sûr que si Karpov ne gagne pas cette partie, il ne sera pas champion du monde. Il a deux fois les Blancs et doit gagner à deux reprises. C’est pourquoi il décide de prendre son dernier droit de reporter une partie. On reprend la même variante d’échange. Karpov joue de manière tranchante et Kasparov n’est pas en reste mais la position reste meilleure pour les Blancs. Puis vient l’erreur de Kasparov dans une position délicate. Karpov transpose dans une finale de tours gagnante. Kasparov a craqué mais il a encore un point d’avance (11,5 à 10,5).

Position de la 22ème partie après le 35ème coup blanc. Karpov a un léger avantage mais persistant. La position noire est délicate mais pas perdue. Kasparov joue h5+ pour échanger le pion h5 contre le pion f5 mais Karpov gagne un pion et conclue la finale par une victoire quelques coups plus tard.

Position de la 22ème partie après le 35ème coup blanc. Karpov a un léger avantage mais persistant. La position noire est délicate mais pas perdue. Kasparov joue h5+ pour échanger le pion h5 contre le pion f5 mais Karpov gagne un pion et conclue la finale par une victoire quelques coups plus tard.

Vingt-troisième et avant-dernière partie. La règle des 6 victoires ne sera pas appliquée dans ce match mais Kasparov peut gagner avant la limite en cas de cinquième succès. Dans une variante souvent jouée à l’époque, Kasparov introduit une nouveauté théorique anodine mais importante. Karpov réagit un peu mollement. Kasparov a l’avantage, Karpov s’accroche et la ténacité du champion du monde finit par repousser l’initiative du challenger qui a du mal à conclure les parties. La fatigue se fait aussi sentir. Un bon signe pour Karpov qui annule la partie. Tout se joue sur la 24ème et dernière du match.

Partie 24. Un dernier round dramatique.

Ce qui fait aussi la beauté de ces matches entre les deux K-K c’est toute l’intensité dramatique qui accompagne les scenarii. Karpov a les Blancs et doit gagner pour annuler le match et rester champion du monde.

Quelle attitude choisir ? Attaquer à tout va quitte à jouer contre-nature et à brûler les vaisseaux un peu trop tôt ? Après tout, perdre ou annuler signifie la même chose. Mais aussi jouer dans son style, plus lent, moins agressif mais être dans des positions plus à l’aise est l’autre possibilité. Et Kasparov, que doit-il faire ? « Bétonner » et jouer le match nul à tout prix ? Jouer dans son style offensif et dynamique comme si de rien n’était et défier Karpov en lui montrant qu’il devra prendre des risques élevés pour gagner ? Les choix réciproques sont cornéliens. Mais Karpov a choisi d’attaquer résolument et Kasparov de ne pas jouer uniquement en défense.

Le champion du monde choisit de défier la défense Sicilienne de son adversaire. Le débat théorique reprend. La position est extraordinairement complexe (voir vidéo).

http://www.dailymotion.com/videoxadoud

Karpov pousse les pions vers le roi de Kasparov et ses pièces s’accumulent. C’est Kasparov qui commet une faute. Karpov a une attaque terrible mais très difficile à conduire tant les variantes sont longues et nombreuses à calculer. A ce jeu-là, le champion du monde est moins fort que Kasparov. Karpov rate un coup très fort et peut-être un autre qui aurait maintenu un avantage, même difficile à exploiter. Kasparov trouve une défense subtile, même incroyable. Karpov aurait sans doute pris le match nul mais il n’a pas d’autre choix que de gagner. Il prend un pion à Kasparov mais les Noirs ont maintenant du jeu et même l’avantage. Le camp blanc prend l’air, les pièces blanches sont éparpillées, le manque de temps réciproque. Kasparov manque quasiment le gain d’une pièce mais il ne peut plus perdre. Avec quelques secondes à jouer, Karpov commet une dernière erreur. Elle n’est que symbolique car il n’aurait pas pu faire mieux que match nul. Kasparov reprend le dessus et gagne au 43ème coup. Karpov serre la main de son adversaire et se retire. Le rideau se baisse, Kasparov devant, lève les bras. A 22 ans et 6 mois il devient le plus jeune champion du monde de l’Histoire des Échecs.  Sur la marque de 13 à 11 (5 victoires à 3), il met fin à 10 années de règne de Karpov. Mais l’affrontement n’est pas terminé. Karpov pourtant ne jouera plus jamais 1.e2-e4 contre Kasparov qui a démontré sa supériorité technique et surtout dans la préparation et les positions compliquées.

Après deux mois de lutte et une victoire dramatique dans la dernière partie, Garri Kasparov devient champion du monde, le plus jeune de lHistoire à 22 ans et 9 mois. Il met fin à 10 années de règne dAnatoli Karpov.

Après deux mois de lutte et une victoire dramatique dans la dernière partie, Garri Kasparov devient champion du monde, le plus jeune de l'Histoire à 22 ans et 9 mois. Il met fin à 10 années de règne d'Anatoli Karpov.

A suivre…

Partager cet article
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google
  • LinkedIn
  • Technorati
  • TwitThis